De La Réunion à Madagascar, Tsiky fait de la diaspora un moteur de coopération

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Présidée par Sandrine Ernould, médecin installée à La Réunion et issue de la diaspora malgache, l’association Tsiky développe depuis plusieurs années des actions de santé et d’éducation à Madagascar. Avec CORÉOM, elle a franchi une nouvelle étape en structurant un projet de formation aux gestes d’urgence fondé sur une conviction forte : une coopération utile doit partir des besoins du terrain et renforcer durablement les compétences locales.

Entre La Réunion et Madagascar, les liens sont anciens, humains, familiaux, professionnels. Ils constituent aussi une ressource précieuse pour construire des projets de coopération au plus près des réalités locales.

C’est dans cet espace entre deux territoires que s’inscrit le parcours de Sandrine Ernould, présidente de Tsiky. Médecin et cheffe de service de pédiatrie dans un hôpital public à La Réunion, elle est également profondément engagée à Madagascar, où l’association mène depuis plusieurs années des actions dans les domaines de la santé et de l’éducation.

Cette double appartenance donne à Tsiky une position particulière. L’association connaît les réalités du terrain malgache, travaille avec des partenaires locaux installés dans la durée et peut, dans le même temps, mobiliser à La Réunion des compétences médicales, pédagogiques et institutionnelles de haut niveau.

Pour Sandrine Ernould, cette connaissance des deux environnements change profondément la manière de concevoir la coopération.

« On part du terrain. On ne va pas inventer des choses avec nos concepts. »

Partir des besoins avant de chercher le financement

Le projet soutenu par CORÉOM n’est pas né d’un appel à projets auquel il aurait fallu trouver une idée. Il est le résultat de besoins déjà identifiés et de dynamiques déjà présentes.

Depuis plusieurs années, Tsiky mène des actions d’éducation à la santé dans des écoles rurales à Madagascar. En parallèle, des étudiant(e)s en médecine en stage dans le service de Sandrine Ernould souhaitaient participer aux activités de l’association. Elle pose alors une condition claire : il ne s’agit pas de partir quelques jours à Madagascar pour vivre une expérience de « tourisme solidaire ».

« Vous êtes étudiants en médecine : si vous participez, vous devez apporter quelque chose de personnel, notamment en matière d’éducation à la santé. »

Les étudiants proposent de travailler sur les gestes qui sauvent. Cette idée rejoint une réflexion déjà engagée avec un partenaire de La Réunion spécialisé dans la simulation médicale et la formation aux gestes d’urgence.

Elle répond surtout à un besoin concret observé à Madagascar. À la suite d’un audit réalisé dans des établissements de santé de Majunga, Sandrine Ernould avait identifié le manque de formations pratiques aux gestes d’urgence comme un axe important d’amélioration.

Les différents éléments commencent alors à se rejoindre : besoins identifiés localement, étudiant(e)s mobilisé(e)s, expertise disponible à La Réunion, partenaires malgaches déjà engagés.

CORÉOM devient l’occasion de transformer cette dynamique en un projet structuré.

CORÉOM : franchir un cap dans la professionnalisation

Pour Tsiky, CORÉOM représente aussi un changement d’échelle. Il s’agit du premier financement important obtenu par l’association. Jusqu’alors, la structure avait grandi progressivement, en développant ses activités au rythme de ses moyens. Avec CORÉOM, elle entre dans une nouvelle phase de professionnalisation.

« On est en train de passer un cap. »

Sandrine Ernould avait déjà une expérience de l’écriture de projets, mais l’accompagnement proposé dans le cadre du programme lui permet de renforcer certaines dimensions, en particulier la construction budgétaire.

La valeur ajoutée du dispositif tient précisément, selon elle, à cette possibilité de ne pas rester seule face au dossier.

« Quand on est une association, on n’est pas forcément professionnel du montage de projets. On a besoin d’être guidé. »

L’accompagnement l’aide notamment à mieux valoriser les coûts réels du projet, à ne pas sous-estimer les dépenses et à structurer plus précisément le budget.

Cette montée en compétences dépasse d’ailleurs le cadre associatif. Sandrine Ernould constate qu’elle réutilise aujourd’hui, dans son travail hospitalier à La Réunion, des méthodes et réflexes acquis en construisant les projets de Tsiky.

« Ce que j’apprends avec l’association, je le mets maintenant en œuvre pour créer des projets à l’hôpital. »

La coopération devient ainsi une circulation de compétences dans les deux sens : La Réunion met à disposition des expertises, mais l’expérience associative enrichit aussi les pratiques professionnelles réunionnaises.

Faire circuler les compétences plutôt que multiplier les missions

La philosophie de Tsiky repose sur une distinction forte entre intervention ponctuelle et coopération durable.

Jeune médecin, Sandrine Ernould avait déjà été sollicitée pour participer à des missions médicales à Madagascar. Elle avait alors choisi de ne pas rejoindre des initiatives consistant principalement à envoyer des équipes quelques jours pour réaliser des consultations avant de repartir.

« On fait des consultations, on est contents, puis on part et il ne se passe rien. Cela ne m’intéressait pas. »

Avec Tsiky, l’objectif est différent : former, transmettre, structurer des compétences et permettre aux acteurs locaux de poursuivre les actions.

Dans le cadre du projet CORÉOM, 13 enseignants et 12 infirmiers ont bénéficié d’une formation professionnelle aux gestes d’urgence. Quinze référents ont également été formés à l’animation de groupe en santé.

Une chargée de projet malgache a suivi une formation à La Réunion pour devenir elle-même formatrice.

Cette logique de transmission est essentielle pour Sandrine Ernould : les professionnels malgaches doivent pouvoir accéder aux mêmes niveaux de qualité et d’exigence que ceux proposés à La Réunion.

« C’est offrir le meilleur à ceux qui sont à Madagascar. »

Pour cela, Tsiky a mobilisé des partenaires de référence de La Réunion, notamment dans les domaines de la simulation médicale et de la promotion de la santé.

Produire des outils adaptés au contexte malgache

CORÉOM a également permis à l’association d’aller plus loin dans la professionnalisation des supports pédagogiques : par exemple, une graphiste a été mobilisée pour produire des outils illustrés adaptés aux enfants malgaches, et des mannequins de simulation ont également été utilisés pour rendre les formations plus concrètes. L’association est intervenue dans une dizaine d’écoles, y compris dans des zones rurales nécessitant plusieurs heures de déplacement. 

Ces nouveaux supports constituent aujourd’hui un véritable patrimoine pédagogique pour Tsiky.

Ils ouvrent également une perspective de pérennisation : à terme, une fois qu’une équipe suffisante de formateurs locaux aura été constituée, l’association envisage de proposer des formations payantes aux entreprises de Majunga.

Les outils produits dans le cadre du projet pourraient ainsi devenir non seulement des ressources pédagogiques largement diffusables mais aussi une composante du futur modèle économique de l’association.

La diaspora, passerelle entre deux systèmes

L’expérience de Tsiky montre aussi ce que peut apporter une association portée par la diaspora.

Sandrine Ernould connaît à la fois les codes des dispositifs de financement français et européens et les réalités sociales et institutionnelles de Madagascar.

Cette capacité à naviguer entre plusieurs univers devient particulièrement importante lorsqu’il faut traduire des besoins locaux dans le langage des appels à projets.

Elle constate d’ailleurs que les professionnels malgaches peuvent parfaitement maîtriser les dimensions techniques d’un projet, tout en étant moins familiers de certains concepts transversaux attendus par les bailleurs : égalité de genre, résilience, viabilité environnementale, impacts ou développement durable.

La question n’est donc pas seulement de « faire à la place de », mais de créer des passerelles entre différents référentiels. La diaspora peut précisément jouer ce rôle de traduction, à condition de rester connectée au terrain et de ne pas imposer des cadres conçus ailleurs.

Cette proximité avec le terrain constitue l’un des principaux facteurs de réussite de Tsiky.

À Madagascar, l’association travaille avec les autorités éducatives et sanitaires, les établissements scolaires et différents acteurs locaux. Pour Sandrine Ernould, la coopération ne peut fonctionner sans cette implication.

« On travaille vraiment main dans la main avec les autorités locales. »

La connaissance du territoire permet également d’identifier les limites et les risques.

Pendant le projet, certaines écoles initialement prévues ont dû être écartées en raison de difficultés d’accès pendant la saison des pluies. Certains déplacements présentaient des risques trop importants pour les équipes.

Cette expérience laisse une question ouverte : comment atteindre les populations les plus éloignées sans exposer les bénévoles et professionnels à des risques disproportionnés ?

« Comment fait-on pour atteindre les endroits où la voiture n’arrive pas ? Je ne sais pas encore répondre à cette question ! »

Reconnaître cette limite fait aussi partie de la posture de l’association : ne pas chercher à intervenir partout au prix de la sécurité des équipes.

Après CORÉOM, élargir le projet aux communautés

Tsiky envisage désormais une nouvelle étape. Plutôt que de poursuivre immédiatement vers des zones toujours plus éloignées, l’association souhaite développer un projet autour de la prévention des noyades dans les zones côtières de Majunga.

Cette nouvelle orientation est directement issue des enseignements du projet CORÉOM. Les formations destinées aux enfants ont suscité des demandes de la part d’adultes et de partenaires locaux. Tsiky souhaite donc élargir son action aux parents d’élèves, aux communautés et notamment aux pêcheurs.

« L’idée, c’est de former les enfants, mais aussi la communauté. »

L’association travaille aujourd’hui à la poursuite de cette dynamique, notamment à travers de nouveaux financements de coopération régionale et le soutien de la Région Réunion.

Faire de l’appartenance à deux territoires une force

Le parcours de Sandrine Ernould et de Tsiky rappelle finalement que les diasporas ne sont pas seulement des communautés installées en dehors de leur pays d’origine.

Elles peuvent être des actrices structurantes de la solidarité internationale, capables de relier des territoires, de mobiliser des réseaux professionnels, de faciliter le dialogue entre institutions et de contribuer à la circulation des savoirs.

Dans le cas de Tsiky, la diaspora ne constitue pas simplement un lien affectif avec Madagascar. Elle devient une ressource opérationnelle pour construire une coopération plus ancrée, plus exigeante et plus durable.

Et derrière cette expérience se dessine un principe simple : la qualité d’un projet ne se mesure pas seulement à ce qui est apporté d’un territoire à l’autre, mais à ce qui peut continuer à exister, à se transmettre et à grandir après la mise en oeuvre d’un projet.

Source : https://projets-solidaires.la-guilde.org/de-la-reunion-a-madagascar-tsiky-fait-de-la-diaspora-un-moteur-de-cooperation/